Mumu la Grenouille – plaisir d’écrire n° 24

Les mots : caravane, secours, sanglot, riz, s’évanouir, quitter, s’essuyer, ressembler.

Vers le grand Ouest

Thomas et Marie n’avaient guère pris le temps de se connaître avant de tout quitter.
Le pays où ils étaient nés, à Saint-Julien-aux-Bois, une région frontalière entre la Corrèze et le Cantal les avait réunis lors d’une fête au village.
Ensuite tout s’était précipité très vite et l’envie de partir vers d’autres horizons les avait tenaillées.

Là cahotés dans le chariot qui les mènerait vers le terrain tant convoité et promis aux nouveaux colons, ils se posaient la question s’ils avaient pris la bonne décision.
L’engin à quatre roues tiré par une bonne partie de leurs économies, un bon cheval solide et costaud suivait en ce moment la longue caravane qui s’étirait sur des centaines de mètres.

C’était leur première journée de voyage.
– Thomas lui dit-elle la voix légèrement tremblante, tu crois que nous allons y arriver ?
– Où ?
– Trouver ce terrain dans un endroit totalement inconnu. J’ai peur ajouta t-elle des sanglots dans la voix.

Il passa un bras protecteur autour de ses épaules. Il ne fallait pas qu’il lui montre ses propres craintes et la rassura d’un baiser intimidé. Il était le chef de famille et se devait de montrer qu’il était à la hauteur. Lui aussi redoutait l’avenir. Un pays immense s’ouvrait à eux et qui ne ressemblait en rien à celui qu’ils venaient de quitter.

Ils finirent par s’arrêter pour passer la nuit, tous les chariots rassemblés en cercle question de pouvoir se défendre au cas où.
Mais de quoi ? Thomas l’ignorait. Des hordes d’animaux sauvages en cette saison en transhumance ?

Ce qu’il ressentait en tant que jeune marié était le souhait de protéger la femme qu’il avait épousée, espérant fonder une famille et construire une nouvelle vie.

Image tirée du film Fort Alamo

Ils allumèrent un feu pour préparer le repas. Marie alla puiser du riz dans les provisions. C’était tout ce dont ils pourraient disposer pour le soir. Le voyage risquait d’être long, il fallait se raisonner et rester économe.
Assis l’un à côté de l’autre, ils mangeaient en silence.

Marie regardait Thomas en essayant de réaliser que c’était son mari. Elle se dit qu’elle serait une bonne épouse, il le fallait. L’amour viendrait plus tard. Elle en était certaine. Ils lutteraient ensemble.

– Vient près de moi Marie, lui dit son mari en lui prenant doucement la main. Tu fais de moi un homme heureux, tu verras nous y arriverons.

Il la serra contre lui, sentant monter une onde d’émotion.
Le repas terminé, ils se promenèrent autour du camp. De nombreux feux avaient été allumés. L’hiver s’évanouissait devant l’annonce du printemps propice aux futures semailles.

Ils ne comprenaient rien aux langues parlées autour d’eux. Ils échangeaient des sourires. Premiers contacts avant d’apprendre à se connaitre. C’est ce qu’ils espéraient, s’intégrer parmi les autres. Les derniers rayons du soleil éclairaient le visage fatigué de Marie. Thomas la trouvait si belle. Ses longs cheveux naturellement ondulés lui tombait en cascade sur les épaules. Il aimait la douceur que dégageait sa silhouette.

En retournant à leur chariot à l’abri des regards, ils se firent un brin de toilette. Ils s’étaient pris au jeu en s’essuyant mutuellement, de jouer avec le peu d’eau qui restait dans le fonds du baquet. Peu à peu les gestes devinrent différents. Thomas serra son épouse dénudée contre lui et l’entraîna sur leur couche de voyage. Cette nuit là scella leurs épousailles.

Image tirée du film Rancho Bravo 1966

Au moment où la mort les saisit ensemble, pas de secours possible. Du campement, il ne restait plus que des chariots dévastés. Il ne restait plus rien des espoirs emportés dans les bagages.

© filamots – freesia 11 octobre 2011

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À propos de filamots

Sur le fil des mots. Je rassemble pour mes enfants, les textes anciens et nouveaux ainsi que futurs que je dépose sur ce blog. L'occasion pour moi de faire de belles rencontres virtuelles, et de m'améliorer dans l'écriture de quelques nouvelles lorsque l'inspiration est au rendez-vous. Je partage aussi ma passion pour la photographie en tant qu'amateur. Je suis autodidacte en informatique, lecture, musique, etc....

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  1. zut j’ai failli râter ton atelier ce qui aurait été fort dommage, je suis triste, la fin n’est pas comme je l’avais imaginé, mais ils sont partis heureux,
    quand je pense que cette période là a vraiment existé…
    bonne fin de journée
    bisous
    Mamie Mandrine

    • filamots dit :

      Bonsoir Mandrine,
      Et oui, j’ai voulu y mettre l’accent, et puis au fil de mon récit en l’écrivant, en ce qui me concerne, je ne sais pas pour toi, je ne sais jamais où les mots et les personnages vont m’entraîner. Alors j’ai terminé comme cela. Je ne voulais pas aborder les combats entre les différentes cultures là-bas, c’est d’une telle tristesse. Un petit bout d’histoire où se sont mélangés quelques faits tirés de ce que j’ai pu en voir ou lire, et puis l’imagination fait le reste.
      Bisous à toi et passe un bon week-end.
      Geneviève

  2. koquin37 dit :

    mais c’est du BERNARD CLAVEL,un beau texte avec une fin brutale ,réaliste,pas une fin a l’américaine!!!
    se lit d’un jet!!super.

    • filamots dit :

      Bonsoir Koquin,
      Me comparer à du Bernard Clavel, je ne comprends pas trop mais j’accepte tout de même le compliment. Vu que cet auteur est un grand écrivain.
      Quant à la fin non américaine, ah ! oui, en effet, pas de morale, une fin triste, un contre-pied dans l’histoire que j’avoue un peu involontaire, voulant éviter l’écueil de ces westerns dont j’ai mis les images. Je dois dire que la dernière image m’a quelque peu aidée 🙂
      Je suis contente que tu aies pris du plaisir à la lecture. C’est le but, à l’écriture et ensuite au partage.
      Bonne soirée.

  3. giselefayet dit :

    Un texte que l’on suit sans prendre une seule pause. L’espoir de trouver une vie meilleure a fait s’engager de nombreuses personnes hors de l’hexagone . L’Amérique comme Eldorado , un rêve pour certains , une réalité pour d’autres . En tous cas il faut beaucoup de courage pour tout quitter , j’ai eu à me poser la question mais j’ai préféré rester, trop d’incertitude pour faire le premier pas .
    Bonne journée et bravo pour ce billet
    Bisous

  4. soryu64 dit :

    oui, j’ai bien aimé bien entendu. Tous les films vus avec passion, terreur et délectation sont revenus à ma mémoire. Que de frissons à regarder la ronde hurlante et colorée de ces indiens voulant bouter hors leur territoire ces envahisseurs à la couleur de peau si étrange.
    Pour ma part, j’ai fait bien plus court puisque, au moins au départ, l’un des challenges de ces ateliers est de caser les mots imposés dan un texte succinct. Mais l’histoire racontée ici est tellement belle, que personne n’y trouvera à redire ! Et ce n’est pas moi qui jetterai la première pierre 😀 😀 😀
    Pour l’atelier de Zéphyrine « l’écriture en folie » regarde le lien que j’ai mis au dessus de mon texte, tu y trouveras le règlement. Cette coquine a changé la donne de cet atelier depuis 4 semaines et nous inflige des phrases à coucher dehors…. surtout lorsqu’on se met à évoquer certains fonctionnements de nos corps ! 😀
    Bises à une autre fois, sur les fils de ce net qui nous rapprochent.

    • filamots dit :

      Bonjour Marie-Jo,
      J’ignorais que c’était l’un des challenges, j’ai débarqué et Mumu n’a rien dit à ce propos. Je comprends mieux vos textes maintenant. Je m’en vais aller voir cela chez l’auteur de l’atelier.
      Chez Zéphyrine, j’ai été lire et là je cale jusqu’à présent. Il me reste encore un jour. Si je trouve pas, tant pis.
      Je ris en te lisant à propos de la coquine. Il est vrai que le thème très volatile et odorant est on ne peut plus amusant. Les mots à y mettre sont un véritable défi.
      Merci d’être passée et d’y avoir pris tout de même du plaisir.
      Bises.

  5. Harmony dit :

    Bonsoir Gene.
    Bizarre que beaucoup trouvent la fin trop triste.Et bien,c’est mon avis aussi mais il est vrai que tout ne finit pas toujours bien.Cette histoire de colons est bien racontée,tu es douée.Je m’étais envolée avec le récit et puis patratra,voilà que tout finit alors que c’était bien parti.Enfin,il en est ainsi et bravo pour le talent qui est le tien.Tu m’as fait rêver un brin de chemin et c’est déjà bien ainsi.
    Bonne soirée.Bisous à toi,chère amie romanesque. 😉

    • filamots dit :

      Bonjour Harmony,
      Je te fais rêver, voilà une belle chose. Le temps d’un récit très court. Il m’a fallu placer le mot secours, et comme les récits que j’écris en ce moment sont comme ils viennent le hasard a voulu que le reste étant construit, cette fin là s’est imposée, à l’esprit. En l’écrivant, j’ai su que c’était triste. Je me suis dit, oh ! c’est moche, je n’aime pas moi-même les fins tristes. Et puis j’avais l’image déjà qui m’a un peu guidée, et j’ai écrit ces quelques derniers mots pour terminer ce récit. Tu vois Harmony dans cette histoire, il y en a une autre.
      Bisous et merci de ton commentaire, tu fais comme moi 🙂 tu vas au-delà. Merci à toi.
      Geneviève

  6. L’immigration est toujours une souffrance, celle-ci était porteuse d’espoir qui se sont mal terminés.
    Un point positif, ils sont morts heureux et sans la voir arriver la grande faucheuse.
    Bravo pour ce texte.
    Bonne semaine.

    • filamots dit :

      Bonsoir Claudie, je sais mon histoire se termine mal. Une fin comme une autre, c’est la vie. Disons que mon histoire s’est déroulée comme cela. Lorsque j’écris, les personnages parfois échappent un peu à mon contrôle hihi !!!
      Bonne soirée à toi.
      Bisous. Geneviève

  7. monbanc dit :

    Il en a fallu du courage ou de la misère pour que ces colons, immigrants de toutes races, quittent presque sans rien leurs pays pour d’inconnue contrée. Au temps de la conquête de l’Ouest ou en 2011, le déchirement est sans doute le même.
    Beau texte, bonne soirée

    • filamots dit :

      Bonsoir Monbanc,
      En effet, du courage, de la détermination, de la volonté. Un texte qui, cette fois ci n’a pas été simple à écrire, ne voulant pas tomber sur les conflits entre différentes cultures. J’ai dû donc faire de la voltige à la dernière minute pour en arranger la fin 🙂
      Pour partir, il faut du courage. Lorsque j’étais jeune mariée, (premier mariage), mon mari et moi-même avions eu envie de partir pour le Canada ou l’Australie. Ensuite, partir, c’est tout laisser derrière soi. Nous n’étions pas prêts et fort jeunes. Et pourtant c’est à cette période là qu’il faut foncer et tout tenter. Nous vivions aussi une autre époque loin d’être celle d’aujourd’hui. Aujourd’hui je me retrouve loin des miens, et c’est parfois très dur, comme aujourd’hui, avec les évènements qui s’y passent et où je ne peux qu’entendre sans aller aider, intervenir. Pas facile. Nous sommes une famille semble t-il de grands voyageurs sur terre et sur mer, alors me voilà dans le S.O à profiter de la région, ce dont je ne renie pas du tout. Sauf que je n’y ai pas retrouvé du travail il y a dix ans.
      Bonne soirée.

  8. colettedc dit :

    Oh ! Que c’est beau du début à la fin … dommage pour eux tout d’même … la vie est parfois si cruelle …
    Bonne journée de ce mardi pour toi Geneviève !
    Bises d’amitié,
    C☼lette 😀

    • filamots dit :

      Bonjour Colette,
      Oui j’ai essayé d’abordé ce sujet délicat avec un fin assez triste je l’avoue. Mon texte avait une autre orientation et j’ai dû le modifier quant à la trame générale. Exercice moins facile cette fois ci que pour les précédents. Question de thème que j’ai choisi moi-même bien entendu.
      Bises. Geneviève

  9. La Corrèze, hasard ou clin d’œil ?
    Je ne m’attendais pas à cette fin !
    on te lit d’un trait sans ennui !

    • filamots dit :

      Bonjour Mumu,
      Un hasard dans quel sens ? En fait, je suis partie d’une région quelque peu défavorisée économiquement parlant et où je suis allée au mois de juin dernier en vacances. D’où la photo 🙂
      Oui la fin est triste je sais. Mais je devais placer le mot « souffert » et comme la trame de mon texte était bien entamée…..bah j’ai bien eu des aventures dans ce texte de dernières minutes avec le mot « rassembler » et « ressembler » heureusement que je m’en suis aperçue à la dernière minute. Comme quoi un texte assez long, faut le lire, le relire encore et encore. 🙂
      Merci Mumu, je me suis encore amusée, sauf que je n’avais pas trop de feeling pour la fin.
      Contente tout de même que tu ne te sois pas trop ennuyée.

Merciii ! C'est gentil d'y avoir pensé.

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